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Mon métier d’infirmière au Canada: Madame P et le Covid.

Je ne te l’ai pas encore dit mais je suis venue entre autre chose exercer mon métier d’infirmière au Canada.

Je travaille à Montréal en tant qu’infirmière clinicienne dans un hôpital universitaire. Pour diverses raisons je ne t’en dirai pas plus sur le lieu dans lequel je travaille.

Je n’ai pas encore évoqué mon métier ici au Canada ni même tout ce que cette crise sanitaire implique au quotidien.

Aujourd’hui j’ai envie de te parler d’elle, d’eux. Ceux de qui nous essayons de prendre soin.

J’ai intégré mon nouvel emploi début 2020. J’étais à des années lumière de m’imaginer que quelques semaines après mon arrivée nous traverserions cette situation.

Je vais te parler de Mme P… et des autres.

Un mardi du mois d’avril 2020

Une équipe spéciale de médecin est détachée de sa spécialité pour suivre les patient Covid positifs. Ils deviennent vulgairement des patients dits COVID.

J’entends un médecin orthopediste contacter une famille pour lui annoncer le cas positif de leur père. La conversation s’allonge. Le médecin répond aussi bien qu’il peut par la négative . Je comprends qu’au bout du fil il s’agit d’une famille sans doute désemparée qui demande à voir son parent proche.

Ce patient je le connais un peu. Quand je suis arrivée sur l’unité de soins il était là. Il a une famille aux petits soins. Une famille vraiment aidante. Qui ne laisse rien au hasard. Je me souviens de cet homme assez jeune qui parlait à son papa au moment d’un transfert et qui lui disait qu’il était là qu’il ne devait pas s’inquiéter que tout allait bien se passer. Cette scène m’a marqué. Nous n’étions pas encore dans les troubles de cette pandémie.

Je n’ai pas beaucoup revu ce patient ensuite. J’ai appris qu’il avait été tranféré en extra hopitalier rien de plus.

Mais voilà il est de retour sur l’unité et le jeune homme que j’ai vu est probablement la personne qui est au bout du fil avec le médecin. Celle qui est impuissante.

Il faut savoir qu’aucun visiteur n’est admis dans l’enceinte de l’hôpital. Les familles attendent les nouvelles parfois comme l’épée de Damocles.

Le mercredi suivant.

Aujourd’hui je m’occupe d’une patiente: elle s’appelle Mme P. Nous travaillons en binôme avec une infirmière auxiliaire. Lors du tour du matin c’est ma collègue qui réalisera les soins au chevet. Je verrais la patiente plus tard dans la journée.

Même histoire que la veille. Le même médecin annonce au fils de la patiente que cette dernière est atteinte du covid. J’ai eu le fils dans la matiné nous avons comme consigne de laisser les médecins annoncer la nouvelle aux familles.

Après avoir raccroché même scénario la famille est démunie. Pas de visite au mieux un appel en visio dès que les ressources seront disponibles sur l’unité. Voilà nous ne pouvons pas faire grand chose.

La journée passe je me rends au chevet de madame P. Je noue un contact avec elle. Elle me touche. Je ne saurais pourquoi mais elle me touche plus que d’habitude. Certains dirons que Mme P ne parle pas. Qu’elle prononce des propos incompréhensibles. Mme P me réponds. Elle me demande comment je vais.

Quand je suis rentrée dans la chambre elle avait le combiné téléphonique à l’oreille . Elle voulait parler à son fils. Je lui explique que je termine ses soins et composerai le numéro présent au chevet.

Je prends le temps… Plus que d’habitude pour madame P. Je m’assure qu’elle est confortable. Les patients qui sont positifs sont en isolement. La porte de leur chambre demeure fermée. Elle ne reverra pas de soignants sauf si elle le demande avant la prochaine tournée.

Je compose le numéro et prie pour y arriver car je suis seule dans la chambre et ne sais pas bien faire les appels vers l’extérieur de l’hôpital.

Parfait! Ça marche son fils décroche. Mme P lui parle puis lui réclame comme un enfant demanderait à son père ou sa mère de rentrer à la maison. Cette situation m’attriste. Je ne sais pas si Mme P rentrera un jour chez elle. Je lui dis aurevoir et ferme la porte de cette chambre. La patiente sera transférée dans une unité dédiée. Je rentre chez moi mais ne peut m’empêcher de repenser à cette patiente. A cette famille et aux autres.

Le covid 19 c’est compliqué. C’est un moment ou tu prie pour que ni toi ni un de tes proches ne tombe gravement malade. Car pas de visite possible sans parler du reste..

Ce moment ou les frontières sont fermées. Que s’il se passe quoi que ce soit tu ne pourra pas visiter ta famille à l’autre bout du monde.

Tu rentres chez toi et parfois tu oublies, parfois ces situations te marquerons.

Mme P c’est un peu tous ces patients qui vivent cette situation avec leur famille. Ces familles qui au bout du fil te disent vivre l’enfer de ne pas pouvoir voir, toucher, rassurer réconforter leurs proches. Ces familles qui attendent le coup de fil qui leur annoncera peut-être la fin. Ces familles qui te remercient encore plus pour ce que tu fais alors que toi tu fais juste ton travail.

Mon métier je ne sais pas pourquoi je l’ai choisi, pour moi c’est loin d’être une vocation. Je ne sais pas si je le ferai toute ma vie. Mais en ce moment j’essaie juste d’apporter un peu plus à ces patients qui ont beaucoup moins.

Noukhty.

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